Tribune parue dans Atlantico, le 5 avril 2025
Le président Trump nous rend un grand service : il éclaire le visage de l’ »ami américain » et souligne la cruauté de la guerre économique.
Pour ceux qui ont toujours eu les yeux de Chimène à l’égard des États-Unis, le protectionnisme du président Trump est une sacrée déconvenue.
Mais ce pays qui nous libéra en 1944 et nous aida – quoique tardivement – en 1917, reste notre pire ami.
L’ouverture des archives de la CIA avait déjà dévoilé le concours intéressé de l’American Committee on United Europe (ACUE), né en 1949, aux travaux de Jean Monnet et des architectes d’une armée européenne (la CED), la Communauté Économique Européenne devant à la fois servir de marché ouvert aux entreprises américaines et de contrefeu à l’URSS.
L’Amérique, d’abord, n’a cessé d’espionner le monde, et en particulier, ses alliés. L’ampleur des moyens mis en œuvre a été révélée par Snowden, l’agent de la NSA : les réactions européennes ont été pour le moins pusillanimes.
L’Amérique, ensuite, applique son droit, assorti de sanctions financières exorbitantes du droit commun, à tout acteur économique dans le monde libellant ses échanges en dollars ou s’adossant à des serveurs informatiques américains : le privilège de l’extra-territorialité, auquel on ne résiste pas avec des sabres en bois.
Depuis le Buy American Act de 1933, l’Amérique n’a cessé de développer des outils de protection et d’accompagnement international de ses entreprises. Elle a mobilisé au service de l’Exécutif et de ses agences de renseignement les GAFAM, créé des réseaux d’influence à l’aide d’ONG ad-hoc sur les sujets éthiques et environnementaux. Jusqu’aux secousses récentes, l’USAID a été le pilote des intérêts industriels américains dans les zones de conflit et les temps de reconstruction. Avec l’Inflation Reduction Act, elle a taillé en pièces le libre-échange dans un joyeux consensus politique.
Elle a imposé ses choix diplomatiques au monde occidental, sur le monde arabe, la Chine, l’Amérique du Sud, l’Afrique, l’Iran, provoqué la crise financière de 2008 par une politique folle de dérégulation, pesé sur l’OCDE pour qu’elle construise une convention définissant des règles drastiques de lutte contre la corruption pour ses signataires, tandis qu’elle s’ingéniait à les contourner avec l’aide des paradis fiscaux qu’elle contrôlait. Elle a souvent lâché ses alliés, au Vietnam, en Afghanistan, en Iraq, dans les conflits qu’elle conduisait chez eux et vassalisé ceux qui partagent ses supposées valeurs.
Depuis la guerre en Ukraine, elle vend ses hydrocarbures, obtenus le plus souvent par fracture hydraulique au mépris de l’environnement, quatre fois plus cher qu’à ses industriels. Elle domine le monde des métiers stratégiques – le Barreau, le courtage d’assurance, la banque d’Affaires, le conseil stratégique, l’audit et l’expertise-comptable, la normalisation, la certification, par lesquels passent les informations stratégiques de ses concurrents.
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Les avertissements, pourtant, depuis vingt ans, n’ont pas manqué, notamment en France. Mais leurs acteurs ont été vilipendés, qualifiés de nationalistes quand ils n’étaient que patriotes, raillés et traités de paranoïaques par les atlantistes béats. Ceux-là ont toujours préféré la « soumission heureuse », à la recherche de stratégies d’indépendance et de puissance, nationale ou européenne.
L’Amérique du président Trump, c’est l’Amérique éternelle, simplement avec un visage plus brutal : conquérante, sûre de son bon droit et de ses valeurs jugées universelles, mêlant idéalisme et cynisme, prodigieusement imaginative et intelligente, sachant, au service de ses seuls intérêts nationaux, mutualiser expertises publiques et privées.
En face, l’Union Européenne attend, tétanisée, pour réagir. Mais elle est fracturée politiquement, dépendante militairement de l’OTAN, économiquement de tout le monde, dépourvue de toute doctrine : elle n’a vécu que sur les priorités du marché et du droit quand les rapports de force politiques sont toujours et partout à l’œuvre. La Commission a tout raté : elle a détruit jusqu’à l’idée de champion européen, libéralisé le marché de l’électricité sous l’influence de l’Allemagne qui voulait couler le seul avantage compétitif de l’industrie française, le nucléaire ; une Allemagne qui s’est soumise à la Russie pour son gaz, à la Chine pour vendre ses BMW, aux États-Unis pour payer sa défense. Faute de sérieux dans la conduite de ses dépenses publiques, la France s’est privée de toute autorité en Europe et de tout moyen pour financer les défis du monde contemporain. Nous payons ainsi l’addition de dizaines d’années d’erreurs et de lâchetés diplomatiques et économiques.
C’est tragique, mais finalement mérité : la sagesse populaire rappelle que les erreurs, comme les impôts, se paient toujours. Mais le président Trump nous rend un grand service : il éclaire le visage de l’« ami américain », la cruauté de la guerre économique et l’éternité des rapports de forces dans les sociétés humaines. Face aux États-Unis, comme face à la Chine, seule la force paie. Sinon, il nous restera, avec la défaite économique et sociale, que la certitude de disparaitre de l’Histoire.

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