Libération – Septembre 2005
Trois signes récents semblent indiquer que nous sommes entrés dans une nouvelle ère économique, celle du post-libéralisme. D’abord, le début de reconnaissance par le président Bush à la tribune de l’ONU de l’origine économique et sociale du terrorisme et, en Louisiane, de l’existence d’une « pauvreté persistante » et d’une défaillance de l’Etat fédéral dans le pays parangon du libéralisme. Il est désormais clair que la liberté économique ne génère pas spontanément le progrès social. Ensuite, la parution du rapport de l’ONU sur le développement économique en Afrique, qui remet en question cette facilité intellectuelle qui consiste à imposer l’ouverture des économies comme préalable au développement, et des investissements directs étrangers dans ces pays, avant même un renforcement du rôle des pouvoirs publics. Enfin, la prise de conscience planétaire de la fin de l’énergie inépuisable et bon marché, qui devrait bousculer nombre de modèles économiques.
Il y a cinq ans seulement, l’économie semblait pourtant conclure l’Histoire du monde. Notre théologien du libéralisme, Pascal Salin, dogmatisait… « La mondialisation, si elle contribuait effectivement à la destruction des Etats-nations, serait un bienfait pour l’humanité ». Le philosophe allemand Jürgen Habermas était bien seul à oser souligner « qu’une des grandes conquêtes de l’Etat-nation est d’avoir instauré une forme abstraite de solidarité entre des citoyens auxquels la vie ne réserve aucun contact direct », en appelant de ses vœux un patriotisme européen sur ce point. Depuis, l’utopie d’un monde auto-enrichi et pacifié par la libéralisation des marchés s’est abîmée dans le naufrage de la « nouvelle économie », dans le terrorisme et dans l’incertitude face aux conséquences sociales des désordres économiques, ou à la montée en puissance de nouveaux acteurs comme la Chine, l’Inde ou le Brésil.
L’inconscient collectif a déjà pris en compte cette évolution : changeant les habitudes, ni la dernière campagne pour les élections européennes, ni celle du référendum n’ont suscité de débat sur le fédéralisme européen ; pas d’interrogation non plus sur la nationalité des entreprises lorsqu’il s’agit d’évoquer les rachats des uns ou le risque d’OPA sur les autres. Les décideurs politiques ont également intégré des comportements adaptés à ce post-libéralisme. A l’instar de Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Economie et des Finances, lorsqu’il défend Alstom à Bruxelles et soutient Sanofi dans son OPA sur Aventis ou de Dominique de Villepin qui invite les Français au « patriotisme économique ». Dans leurs fonctions successives, tous deux ont d’ailleurs ébauché une politique publique d’intelligence économique, créé, ensemble avec les entreprises, une nouvelle politique industrielle, liée à une politique de recherche, et mis en place des « pôles de compétitivité » destinés à catalyser les initiatives régionales. A gauche également, ceux qui prennent en compte la réalité du monde acceptent de remettre en cause les tabous, à l’instar de Dominique Strauss-Kahn qui a osé, furtivement, se prononcer en faveur d’une « TVA sociale » ou d’Yves Cochet dont le discours sur les conséquences de la fin du pétrole est loin de toute démagogie lénifiante.
Ainsi le modèle que construit notre partenaire américain depuis plus de trente ans - stratégie à long terme, association des intérêts de développement économique des entreprises et de ceux de l’Etat, protection de ce qui relève de la « sécurité nationale » prend-il forme peu à peu en France comme dans le reste du monde. Nous y sommes évidemment contraints. L’interdépendance nouvelle entre Etats et entre zones économiques comme l’arrivée des nouveaux acteurs OIG, ONG dans les champs politique et économique ainsi que la confrontation à de nouveaux problèmes planétaires, d’environnement, de santé publique, tout nous obligent à penser de nouvelles solutions. Un lien invisible lie la voiture hybride de Toyota et la taxe proposée par Jacques Chirac sur les billets d’avion : ce sont des solutions post-libérales.
Il reste à apprivoiser les dinosaures. Certains que l’on ne peut soupçonner d’incompétence restent aveugles à l’évolution du monde. Ainsi, et pour ne prendre que cet exemple récent, la commissaire européenne à la Concurrence Neelie Kroes s’emporte contre ce qu’elle estime être un retour au protectionnisme de la France. Il aurait fallu au préalable observer les bonnes pratiques en ce domaine de nos partenaires et concurrents. Ainsi, depuis vingt ans, le CFIUS (Committee on Foreign Investments in the United States) a pour mission d’analyser et éventuellement d’interdire les prises de participation étrangères dans des entreprises américaines, qu’aucun texte ne définit ! On pourrait également mettre à l’actif de ce grand pays la création d’un Advocacy Center appuyant les entreprises américaines dans la conquête de marchés, la proximité des milieux gouvernementaux avec les grands fonds d’investissement ou encore les financements publics généreux apportés à la promotion des autoroutes de l’information, des nanotechnologies, de programmes d’armement…
Les textes européens auxquels se réfère Neelie Kroes sont aujourd’hui obsolètes. Si nous restons immobiles, la France et l’Europe ne seront demain qu’une vaste zone de villégiature, sans emploi ni avenir. Nous devons revendiquer pour l’Europe et ses Etats membres un traitement égal entre puissances commerciales mondiales et le respect d’une concurrence loyale. Une « sécurité économique européenne » doit être prise en compte dans des textes modernisés.
En France également, nous devons convaincre que l’urgence n’est pas de réfléchir à une sixième République, apanage de quelques nombrilistes abrités derrière un statut ou un mandat. Notre génération a la responsabilité d’adapter notre pays aux nouveaux mondes. Outre les chantiers engagés qu’il faut mener à terme, trois débats méritent d’être ouverts en priorité : la refonte de notre fiscalité indirecte - c’est le débat sur la « TVA sociale » qui, selon certains, nous permettrait d’alléger les coûts de production et de rétablir un équilibre juste avec les pays à bas coûts de main-d’œuvre ; la gestion de la fin du pétrole (et plus généralement d’autres ressources et matières premières) – à cinq, dix ou vingt ans, elle remettra en cause nos modes de vie et, si nous n’y prenons garde, peut doubler le désordre économique d’un désordre social ; la réduction de la fracture numérique par une plus large utilisation des logiciels libres, – notamment en matière de formation et d’éducation.
C’est de parler de l’avenir avec courage dont nous avons besoin dans le débat politique et non de rappels en boucle des dogmes éculés.

Laisser un commentaire