Semaine de Castres – Janvier 2016
François Mitterrand est au Panthéon de la gauche. Il en a construit l’unité, ce qui lui vaut la reconnaissance émue de ceux qui en touchèrent les dividendes. Il était aussi l’homme d’un style, fort éloigné des habitudes des classes populaires qu’il était censé représenter, plus que d’autres : le gîte et le couvert dans les quartiers signés de l’élégance parisienne, des amis aussi souvent fortunés que généreux, l’amour des livres, des femmes et des cantons ruraux qui ont l’odeur de la France, des échappées au bord du Nil ; le recul aussi que donne la connaissance de l’histoire et des Français qui l’ont faite ; la confusion intime de sa vie personnelle et des biens de l’État… Mais lui qui devait son succès politique aux matérialistes, croyait aux « forces de l’esprit », avait lu Barrès et flânait en solitaire parmi les tombeaux des rois de France, à Saint-Denis. Il avait le tutoiement rare, mais ses amitiés étaient indestructibles, fussent-elles nées dans des conditions sulfureuses, sous l’Occupation. A la différence de Jacques Chirac, il ne s’engagea jamais dans la voie de la repentance : « La France, disait-il, à propos de Vichy, n’a pas d’excuse à donner, ni la République. » Dans le fond, il ne lui déplaisait pas d’apparaître gaullien quand la droite avait pris ses distances avec la pensée du général, et d’humilier, au passage, une gauche « jacklanguiste » qui ni le sens de l’Histoire, ni celui de l’État ou de la Nation.
Le portrait de cet étrange président, né à droite, élu à gauche, et mort ailleurs, ne peut se résumer à des figures de style. Il n’aimait pas l’économie et le démontra avec une rare sincérité. Il fut en fait désastreux, promettant ce qui ne pouvait être tenu que dans l’échec, sacrifiant dans le court terme les classes moyennes au rêve de la redistribution des richesses, et dans le long terme, les classes populaires entrées en concurrence avec les prolétaires de la mondialisation.
Sa politique économique fut animée par l’idéologie, et celle-ci par l’envie, l’hédonisme et le clientélisme. Fidèle à la pensée du gendre de Marx, Paul Lafargue, il érigea le « droit à la paresse » en mode de vie et le nivellement social en projet de société : bienfaits mythifiés du partage et de la réduction du temps de travail, augmentation phénoménale de son coût – contrepartie notamment de l’universalisation de nos protections sociales, explosion de la fiscalité sur le capital conduisant beaucoup de détenteurs de patrimoine à prendre le chemin de l’exil, instauration du RMI sans l’assortir de formations obligatoires, transformation du code du travail en code du chômage, augmentation obsessionnelle du nombre de fonctionnaires.
Trente cinq ans plus tard, nous ne sommes pas sortis de cette tragédie – unique dans les pays développés – qu’est le socialisme français : un courant d’opinion animé par de mauvais sentiments mais paré des plus belles vertus, l’humanisme, l’ouverture aux autres, la tolérance, en somme, le bien, le beau, le juste et le vrai. En homme de droite, il savait le poids de la morale chez l’individu ; en élu de gauche, il l’utilisa pour infantiliser et dominer ses adversaires.
Au soir de sa vie, il comprit que le socialisme n’avait plus d’avenir. Il mit plus de temps qu’Emmanuel Macron… Alors, il donna à la gauche l’Europe comme viatique. Mais une Europe libérale, sans frontières, ni intérieures, ni extérieures. Une Europe où la souveraineté des États et des peuples fut déléguée à des banquiers, des technocrates et des juges communautaires. Ce qu’il y a de pire. Maastricht porta ainsi un coup fatal à notre liberté et donc à notre histoire.
Il accorda aussi de substantiels gages aux communautaristes : « Les étrangers sont chez eux, chez nous ». Ce qui est évidemment faux, en plus d’être scandaleux. Cela revenait à assassiner la citoyenneté, née avec Rome et la République, mais paradoxalement aussi à altérer le « droit à la différence » porté par les bobos libertaires, ennemis des frontières morales comme géographiques.
Vingt ans après, nous payons la facture de cette fracture démocratique : le divorce entre le peuple et les élites.
Je me souviens d’avoir rencontré, en 1993, François Mitterrand alors que je venais d’être élu député. La première mi-temps de la finale du championnat de France de rugby, que le Castres Olympique allait emporter, venait de s’achever. Personne n’osait s’approcher du vieux Président hiératique et parcheminé. Je me présente. « Ah, me dit-il, vous êtes donc le fils de Jehan » ? Sa mémoire n’avait pas pris une ride. On échange quelques mots sur l’histoire. Puis sur la littérature : l’une n’est jamais éloignée de l’autre. « Qu’avez-vous lu récemment ? » ajoute-t-il. « Le bois du templier pendu », lui dis-je en mentant par provocation (un roman d’Henri Béraud, écrivain condamné pour collaboration). J’ajoute : « il faut laisser le temps au temps ». Il me répond : « comme Béraud, vous comprendrez aussi cela un jour ». Et il tourna les talons. Je n’ai pas mis vingt ans à comprendre.

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