Débat à l’Assemblée nationale – Mai 1994
Depuis l’effondrement du système communiste, notre lecture des faits internationaux est devenue plus incertaine. La coupure du monde ancien en deux zones était bien commode : l’existence d’un « condominium américano-soviétique » nous fournissait le luxe intellectuel de le dénoncer. Et l’ennemi était clairement identifié dans les manuels d’états-majors.
La déréglementation du système international a rendu obsolètes nos cartes, nos films et notre pensée stratégique. Des menaces nouvelles pèsent sur nos intérêts permanents. Elles rendent inévitables une adaptation de nos forces, nous conduisant à des efforts d’imagination et des efforts budgétaires.
Les premiers ne seront pas les plus faciles à consentir : la guerre de 1914 nous servit de modèle pour préparer celle de 1940 ; l’armistice de 1940 fournit à nos états-majors et nos gouvernants le repos nécessaire pour comprendre que l’assurance n’était chère qu’avant l’accident. La guerre d’Indochine, la guerre d’Algérie enfin, constituèrent d’utiles cas d’école pour réfléchir au moral des armées – soutenu par des gouvernements aux engagements erratiques ou contradictoires – et mesurer l’attachement du peuple français… à une certaine idée de la France…
Bref, si l’on veut rompre avec notre complaisance à préparer nos victoires et le succès de nos valeurs au lendemain de nos défaites, il est temps, comme nous y invite cette loi de programmation militaire, de fixer nos choix et d’y assujettir les moyens nécessaires.
Les interventions extérieures nous renvoient ainsi en ce sens l’image ramassée des contraintes, des ambitions et des modesties de notre appareil de défense.
Nos contraintes résultent d’abord de la multiplication et de la variété des crises périphériques depuis le délitement de l’ordre international: criminalisation de certains Etats par le recours au trafic de la drogue et d’armes, au terrorisme aussi avec son facteur aggravant, la prolifération nucléaire, au panachage des conflits de nations, d’ethnies et de religions.
Elles résultent aussi du désengagement des super-grands des conflits de faible intensité : les Russes, parce qu’ils sont englués dans leurs crises internes ; les Américains, parce que l’indécision traditionnelle des administrations démocrates se conjugue avec leur situation financière et sociale. Elles résultent enfin de l’émergence d’un droit d’ingérence humanitaire, bonne conscience des riches, expression d’un idéal planétaire hypocrite, médiatique et sans cohérence ni stabilité, dans lequel la France ne peut qu’engager ses forces qu’au détriment de ses engagements et de sa fidélité traditionnels.
Nos ambitions et nos intérêts sont connus : sécurité de la France d’Outre-mer, respect de nos accords de défense et de coopération, défense de nos approvisionnements, souci d’honorer – mais à son juste prix – notre participation au Conseil de sécurité des Nations Unies.
Nos interventions extérieures doivent se mesurer à ces seuls intérêts.
Avec notre système de dissuasion nucléaire, les forces que nous projetons sont sans doute le dernier atout spécifique de notre appareil de défense : pourvues d’une culture des théâtres extérieurs unique au monde, dotées de personnels qui leur sont acclimatés, ces forces sont bien peu onéreuses pour l’importance politique qu’elles confèrent à la France ![1] Encore faudrait-il que les opérations extérieures soient budgétisées, non imputées sur les dépenses d’équipement, et qu’elles échappent ainsi à de difficiles et hasardeuses négociations avec le ministère du Budget.
Trois priorités doivent, en outre, être recherchées : d’abord le renforcement des unités en alerte « Guépard » : les compagnies en alerte de premier rang, et les autres en deuxième rang, cela est notoirement insuffisant et fait peser sur les régiments professionnels une disponibilité excessive pour les risques à couvrir.
Moins de 9000 hommes sont « pré-positionnés » en Afrique, contraignant nos unités à d’incessantes rotations et à recourir, pour le quart de leurs effectifs, à des personnels effectuant un Service Militaire Long -, motivés certes, mais formés à la hâte. Le renforcement des forces pré-positionnées est d’autant plus indispensable que nous souffrons de capacités réduites de transport stratégique.
Or, un coût évalué pour la France à plus de 30 milliards de francs, et le temps que prendra la réalisation d’un avion militaire européen de transport, doivent nous conduire à mettre en œuvre des procédures efficaces et rapides d’utilisation de l’aviation civile.
Le monopole de la compagnie nationale ne nous permet pas en effet pour l’instant de choisir notre prestataire, alors même que ses avions cargos ne sont pas proposés aux Armées à de meilleures conditions de prix.
On sait aussi que les règles de l’organisation de l’Aviation Civile internationale interdisent l’approche des zones de conflits et que le coût des affrètements est exorbitant : pendant la guerre du Golfe, un B747 coûtait deux millions de Francs auquel il fallait ajouter une prime d’assurance de six millions !
Il faut donc aller- et vite – vers une solution spécifique transformant le statut juridique d’un certain nombre d’appareils de la compagnie nationale, pilotés par des équipages à statut militaire. Cette solution aurait le mérite de nous éviter l’humiliation de dépendre de la bonne volonté et des moyens américains.
Je ne voudrais pas conclure sans rendre un hommage particulier à ces soldats d’élite, marsouins, parachutistes et légionnaires, descendants des SAS, qui, les premiers, sautèrent, il y 50 ans, sur la Normandie. Ils sont les héritiers des combattants d’Indochine et d’Algérie, ceux-là mêmes dont les Français ne surent pas toujours, en d’autres temps, reconnaître l’honneur et la fidélité de leurs engagements, au service de la France.
[1] Moins de 2,5% du Titre III et 0,2% du Titre V de la loi de programmation.

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